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> Près de vous > Histoires > La marathon des sables de Bertrand Dubois «Ecouter» le désert.
Pourquoi avoir envie d’entendre quand tout est silencieux ?
Cette question, en apparence absurde pour une personne sourde, m’est apparue évidente. Là bas, au km 47 du 22ième marathon des sables.
Passionné de sport depuis l’enfance, c’est la course à pieds qui m’a d’abord offert les premières vertus du sport : goût de l’effort, dépassement de soi, records…
Vertus qui m’auront certainement beaucoup aidé après une surdité brusque bilatérale qui me prive brutalement, à 39 ans, de toute acuité auditive. Un accident de « vie », comme beaucoup, qui m’oblige à m’adapter au handicap. Tout repenser, tout réapprendre dans le silence forcé… Faire le deuil, accepter, surmonter chaque obstacle…
Et puis… La course à pieds…
La compétition est abandonnée depuis bien longtemps, mais je pratique toujours, en bon joggeur dominical. Alors finalement, oui… Je suis encore debout ; courir me procure cette satisfaction très basique de courir plus vite, plus longtemps chaque fois, mais qui offre un réconfort psychologique énorme.
L’implant cochléaire, en 2003, me permettra d’accentuer cet ascendant psychologique en retrouvant la possibilité de communiquer, mon activité professionnelle et sociale, et de savourer à nouveau le plaisir d’entendre un univers sonore différent.
Fort de cette réussite sur le plan auditif, je rentre dans une dynamique positive ; nous sommes si fragiles, alors pourquoi ne pas vivre plus intensément ?
C’est ainsi que les anciens projets, les vieux rêves « de gosse » ressurgissent. Refaire des marathons ? Pourquoi pas… Mais alors celui dont tout marathonien rêve ; celui qui me faisait frémir d’envie il y a quelques années : New York. Et pour en prendre « plein les yeux », je vais aussi en prendre « plein les oreilles » ! L’équipe d’Advanced Bionics me fourni un « Power pack » (processeur Auria) beaucoup plus confortable et adapté à une activité sportive que les batteries classiques.
Et c’est vrai que sans l’implant, ce marathon si grandiose n’aurait pas eu la même saveur.
Marathon de Londres, Amsterdam… Ma soif d’aller de l’avant s’équilibre entre sport et progrès auditifs.
Encore plus loin…
Finalement, la surdité m’offre des perspectives insoupçonnées ; à force de relativiser, je vis « mieux » ; de nouvelles valeurs m’apparaissent. Dire que je suis plus heureux en étant sourd ? Peut-être me suis-je posé la question… En tout cas, un petit supplément d’âme est niché quelque part.
Un petit supplément de défi aussi…
Le Marathon des Sables… Quand j’ai entendu parler, la première fois, de cette course, je suis resté partagé entre admiration et perplexité : qui sont ces fous qui parcourent 220 kilomètres dans le désert, en auto-suffisance alimentaire, avec sac à dos, nourriture pour 6 jours par 50 degrés? Une sorte d’Everest pour un modeste coureur à pieds.
Et pourtant, ce dimanche 25 mars, j’étais au départ de la course la plus « dure au monde ».
Longtemps la question de porter l’implant pendant l’épreuve s’est imposée : ceci peut paraître paradoxal, la course à pieds étant un sport pouvant être pratiqué avec ce handicap ; mais l’aspect mental de la course étant aussi important que l’aspect physique, la question valait d’être posée.
Etant données les conditions extrêmes de la course (tempêtes de sable, températures, sueur…) je préfère ne pas prendre le risque d’endommager l’appareil. Ainsi, un défi prend place à l’intérieur même de cette aventure : l’implant m’apporte tant au quotidien et en choisissant de l’abandonner momentanément, je sais que je m’impose une autosuffisance mentale. Car pour affronter cette épreuve, si difficile, si éprouvante tant mentalement que physiquement, il faut être armé de toutes ses facultés. Or la communication (avec les autres concurrents, la vie du bivouac, les consignes de course…) est un élément de motivation dont je serai privé.
C’est donc en « solitude » totale que j’affronte les six étapes (38 , 35, 32, 70, 42 et 11 km) de la course.
Et donc cette redoutable quatrième liaison de 70 km qui se déroule sur deux jours.
Fatigue, douleur, déshydratation… ? Au km 47 de cette étape, au milieu de la nuit, des dunes, du vent, je m’écroule : coma… Un concurrent tire ma fusée de détresse (élément du « kit de survie » obligatoire) ; les médecins de l’épreuve arrivent en 4x4 quelques minutes plus tard, constatent une déshydratation, une hypothermie et une chute de tension et décident de me mettre sous perfusion. C’est à cet instant que la surdité redevient un handicap majeur ; car dans un tel moment, où le doute, la détresse, l’abandon qui se profile, j’aurais vraiment eu besoin d’entendre autre chose que ma voix intérieure, et surtout des mots de réconfort.
Malgré tout, je puise (je ne sais où) des forces pour repartir ; l’idée du dépassement de soi prend forme : quand le corps ne répond plus, trouver des ressources mentales pour le faire obéir à nouveau. Je crois que, si la surdité ne m’avait pas auparavant permis d’acquérir cette faculté, je n’aurais pas réussi à repartir, finir cette étape, et surtout l’épreuve en elle-même, puisque le 31 mars, je franchis la ligne d’arrivée à Merzouga.
Je récupère le lendemain, lors de la journée de remise des prix à Ouarzazate, mes affaires et mon implant. Et là, tous les concurrents que j’ai côtoyés pendant une semaine découvrent quelle personne je suis. Car, isolé dans ma fatigue, ma douleur, ma surdité… je suis resté, tout au long de la course, dans une bulle. Et en une journée, capable, avec l’implant de communiquer à nouveau, je discute avec tout le monde, évoque mon aventure, mais écoute aussi celles des autres, toutes plus exaltantes.
Cette expérience, j’ai aussi voulu qu’elle soit un vecteur de communication pour une cause pour laquelle j’ai souhaité m’engager : l’implantation des enfants sourds.
Aujourd’hui, avec le recul je m’étonne du nombre de similitudes entre cette traversée du désert et celle j’ai connue, quelques années plus tôt, au moment de la surdité et avant l’implant.
L’isolement, le doute, le combat et finalement la victoire sur soi-même….
Bertrand DUBOIS
Plus d’infos sur le site du Marathon des Sables : Darbaroud.com
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