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Deux jours plus tard, le 24 juillet, je téléphone à ma mère, comme je le fais chaque dimanche. Depuis dix mois, la conversation se résume à un monologue. Je lui parle, sans entendre ce qu’elle répond. Ensuite ma femme ou mes enfants me rapportent ce qu’elle voulait me dire. Mais ce jour-là, j’entends suffisamment sa voix pour que nous dialoguions pendant plus de dix minutes. C’est fabuleux ! Je n’ose y croire. Pour m’assurer que je ne rêve pas, je lui répète chacune de ses phrases, afin qu’elle se rende compte que la comprends à nouveau. A 2 ou 3 reprises seulement, je lui demande de bien vouloir répéter ce qu’elle vient de me dire. Et je la comprends aussitôt.
Pouvoir à nouveau téléphoner, j’en rêvais depuis longtemps. Je savais que ce n’était pas gagné d’avance. Que tous les implantés n’y parviennent pas. Qu’il faut pour cela surmonter un certain nombre d’obstacles. A commencer par la peur du téléphone. La peur de ne pas y parvenir. Je suis sûr que mon désir de réussite et mon travail quotidien m’ont beaucoup aidé. Voilà donc une nouvelle étape franchie. Mais ce n’est pas le moment de se reposer sur ses lauriers. Il y a encore tant de chemin à parcourir.
Mon orthophoniste de Paris, Madame Léone, connaissant mon amour de la poésie, m’a enregistré sur un CD Rom, 35 poèmes parmi les plus beaux de la langue française, extraits d’une anthologie, avec les voix de comédiens célèbres (Dussolier, Arditi, Vaneck, Mondy, Brasseur, …). Je les écoute sur mon ordinateur chaque jour. J’arrive à suivre sans trop de difficultés. La diction est parfaite. Un vrai régal ! Voilà un exercice qui joint l’utile à l’agréable.
Le jour de la Saint Jacques, le 25 juillet, un cadeau surprise m’attend. Pour ma fête, il y a des appels téléphoniques que le répondeur enregistre. Il est 19 heures. Mon fils tarde à rentrer et le téléphone sonne de temps en temps. Me souvenant de la conversation de la veille avec ma mère, je décide de me lancer. Un nouvel appel. C’est sûrement pour moi. Je décroche : « Allo ! Qui est-ce ? » (je ne reconnais pas encore les voix)
« C’est Frédéric » (un de mes neveux, qui habite Montreuil)
« Salut, Frédéric ! » (c’est formidable, ça marche !… et pendant cinq minutes on échange des nouvelles)
« Veux-tu venir dîner un soir, cette semaine ? »
« Bien volontiers. Quel jour ? »
« Après-demain, ça irait ? »
« D’accord. A quelle heure ? »
« A partir de six heures et demie »
« Tu veux dire 18h30 ? » (je prends mes précautions pour ne pas me tromper sur l’heure du rendez-vous)
« Oui, c’est ça »
« Alors à mercredi. J’apporterai le dessert. Je vous embrasse tous. »
Et je raccroche, tellement fier de ce petit exploit, que je ressens comme un grand pas en avant.
A présent, chaque jour, j’ai l’occasion de m’entraîner en appelant ou en répondant. Le résultat est souvent aléatoire. Il y a des voix que je comprends moins bien que d’autres. Peu importe. Je me dis qu’une étape essentielle vient d’être franchie. Plus rien ne m’arrêtera. Désormais, je peux téléphoner. La voie est bien tracée.
J’ai conscience d’avoir fait de réels progrès, depuis le jour du branchement. Je sais également que le chemin qui me reste à parcourir est encore long. Au début, ce chemin, je l’ai plutôt vécu comme une sorte de parcours du combattant. Passé le cap du premier mois, j’ai commencé à apprécier le bénéfice des efforts engrangés. Jour après jour, inlassablement, je mets tout en œuvre pour que mon cerveau, à l’aide de l’implant, parvienne à identifier et reconnaitre tous les bruits, les sons, les musiques et les paroles. Un vaste chantier de reconstruction, dont je suis désormais le maître d’œuvre. Maintenant que j’ai accepté de relever un pareil défi, à moi de jouer et de gagner la partie.
Le 31 juillet 2005
Remerciements
Un parcours comme celui que je viens de décrire n’est possible que grâce à l’aide que m’ont apporté de très nombreuses personnes au cours de ces dernières années. Leur présence, leur patience, leur soutien, leurs encouragements, leur amitié, leur compétence professionnelle m’ont été infiniment précieux. Je leur dois d’avoir trouvé la force de traverser cette épreuve. J’ai cru en eux, comme ils ont cru en moi.
Mes remerciement vont d’abord à ma famille : Brigitte, ma femme, Mathilde et Etienne, mes enfants
Jean Claude Ingrand, mon médecin
Franck Nemni, mon ORL
Philippe Metzger, mon audioprothésiste
Bernard Martin, mon chef de service
Jeannine Herman, Dominique Langlet et tous mes collègues de travail de Saint Maur et de la Queue en Brie
Elisabeth Bizouard, Jacques Ducasse, analystes
Albert Pessès, Myriam Gimenez, Jérôme Goust
Le Professeur Frachet et toute l’équipe ORL de l’hôpital Avicenne
Marie-Eve Léone, Christine Toffin, orthophonistes
Tous ont joué, chacun à leur façon, un rôle important dans cette bataille contre la surdité.
Je leur adresse ici toute ma reconnaissance.
Jacques Décréau
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